Saburo Teshigawara – un regard, une posture – portrait de chorégraphe

Saburo Teshigawara-web © laurent paillier

Lorsque Saburo Teshigawara parle, ses mains dansent mimant ses mots.

Enfant, il imitait le mouvement des insectes, des animaux, des nuages ou des gens… Lorsqu’il danse, le mouvement traverse son corps tel une onde. Du bout des doigts jusqu’aux orteils, mouvement qu’il décharge parfois d’une secousse comme pour l’extraire de son corps. Saburo Teshigawara, né en 1953, est souple et mince comme un roseau, dansant comme une algue au fil de l’eau. Il possède l’élégance bondissante de Fred Astaire et la démarche lunaire de Mickael Jackson, une manière originelle dans la désarticulation, et une vélocité extrême sur place.

Saburo Teshigawara a étudié les arts plastiques : peinture et sculpture, mais celles-ci ne lui suffisent pas, ne répondent pas à son besoin d’un mode d’expression plus direct. Alors, à 20 ans, il commence la danse classique, formation dont il se libérera au bout de 10 ans environ avec des performers et musiciens en expérimentant ce qu’il appelle un « travail en mouvement ».

A partir des années 80, il est à la recherche d’un style personnel et sa rencontre avec Kei Miyata jouera un rôle crucial dans ce processus. Tout deux partagent le désir « d’exprimer la condition humaine à travers le corps » et développent ensemble un vocabulaire gestuel inédit. Ils fondent la compagnie KARAS (corbeau) en 1985 et elle devient son interprète privilégiée pour de nombreuses années avant que ce rôle ne soit pris par Rihoko Sato, actuelle danseuse phare de la compagnie.

Saburo Teshigawara a créé une soixantaine de pièces pour KARAS, collabore avec des compagnies dans le monde entier, dont l’Opéra de Paris, a créé plusieurs opéras, Solaris au Théâtre des Champs-Elysées, à l’Opéra de Lausanne et à l’Opéra de Lille (2015) et Acis and Galatea au Festival d’Aix-en-Provence (2011). Artiste multidisciplinaire, artiste visuel, poète, outre la chorégraphie il signe la scénographie, les décors, les costumes, la lumière, et parfois même la musique de ses pièces. Il décline actuellement son activité entre des spectacles donnés dans le monde entier, des installations, un espace de création, APPARATUS, à Tokyo, l’enseignement universitaire et des projets éducatifs.

La vie, c’est le mouvement et réciproquement

Ayant abandonné la danse classique, il s’absorbe dans l’étude de son corps et réalise que celui-ci est continuellement en mouvement, parcouru de fluides et de pulsations internes, soumis à une réorganisation interne permanente de ses cellules, mais aussi en relation avec l’extérieur à travers notamment le flux de la respiration. C’est une révélation à partir de laquelle il organise ses réflexions, ses convictions et son travail en tant que danseur. Pour Saburo Teshigawara, la respiration est le mouvement vital, pas seulement le souffle qui signifie la vie mais aussi celui qui fournit l’énergie au danseur. On peut contrôler sa respiration mais pas son rythme cardiaque et c’est à travers le contrôle de la respiration que l’on obtiendra des mouvements très subtils et pouvant atteindre la quasi-immobilité. Un certain niveau d’énergie, produit spontanément et au bon moment, voilà ce qu’il définit comme « l’énergie juste » pouvant produire le mouvement juste.

L’air est aussi matière, comme la lumière. Deux matières traversées, sculptées par la danse. L’air est à la fois dedans et dehors, invisible et palpable, l’air n’est pas le vide, il est résistance. « Danser, c’est jouer avec l’air ». « Le danseur doit connaître l’air comme son corps car ils doivent s’affronter en permanence. »

La naissance d’un nouveau langage corporel

Saburo Teshigawara définit la danse, sa danse, comme quelque chose de très naturel et très ordinaire, un mouvement qui vient de l’intérieur du corps. Il est frappé dans les pratiques chorégraphiques des années 80 par la soumission du mouvement à une règle ou un stimulus externe, qu’il soit sonore ou spatial, environnemental, architectural et par son obédience à un comptage interne. L’exactitude, l’alignement, la virtuosité de l’exactitude… voilà ce qui ressort des pratiques. Pour lui, les mouvements ainsi couplés ne peuvent être ni libres, ni naturels, ils sont bridés et deviennent forcément formalisés. Teshigawara ne recherche pas la virtuosité mais la vérité d’une sensation et de son expressivité. Pas question de compter,  le mouvement libre trouve son propre rythme et cela se voit.

A cette époque, Kei Miyata, sa partenaire présentait l’avantage de n’avoir reçu aucune formation en danse, aucun conditionnement. Elle est un terrain vierge pour expérimenter un nouveau langage corporel. Un jour, lors de leur entraînement il lui proposa d’être un corps vide. La manière dont elle s’écroula, en commençant par la tête, tel un immeuble s’effondrant sur lui-même fut une révélation. C’était tellement beau et vrai dit-il, « que l’on pouvait presque voir des nuages de poussière émaner d’elle pendant qu’elle s’écroulait ». Ils construisent alors un langage à partir de notions très physiques comme « être vide », « fondre », « s’écrouler », « devenir de la poudre, « devenir liquide  » ou « devenir du gaz »… L’idée étant de créer les conditions physiques, psychiques et émotionnelles à même de permettre au danseur d’être un corps avec une différente « qualité matérielle », le shitsukan en japonais. C’est de cette qualité corporelle/matérielle différente qu’émerge le mouvement riche de sens et sur laquelle il base son vocabulaire gestuel.

Contraste et complémentarité

Saburo Teshigawara aime les confrontations, les contrastes, le trouble qui oblige à la concentration, la fatigue qui amène à la libération. Il en joue dans l’entraînement des danseurs et dans ses scénographies. Inspiré par ce qui doit être un mouvement naturel, son langage chorégraphique a quelque chose de très spontané tout en flirtant avec des effets scéniques sophistiqués.

« Parfois les voyants sont aveuglés par ce qu’ils voient, Ils oublient alors de sentir ». Intéressé par l’impact de la perception visuelle sur les perceptions sensorielles et le mouvement, il a travaillé avec des classes d’enfants et d’étudiants malvoyants, aboutissant aux pièces Invisible Room en 1997, Flower Eyes en 2000 et Prelude for Dawn (2004). A propos de ces élèves, il dit : « Je ne travaille pas avec eux parce qu’ils ont un handicap mais pour les aider à sortir ce qui est caché en eux, à plonger et remonter à la surface ce qui peut l’être ».

  • Simplicité et complexité

 » …les aider à sortir ce qui est caché en eux.. » : c’est aussi ce qu’il fait, d’une autre manière avec les danseurs chevronnés de l’Opéra de Paris. Il les fait répéter et répéter sans cesse des mouvements simples: sauter, rebondir, secouer ses membres jusqu’à l’extrême fatigue comme pour effacer les plis du métier jusqu’à obtenir une ingénuité dans le mouvement. « Il faut oublier pour pouvoir créer ».

  • Lumière et obscurité : instant et éternité

Dans Mirror and Music (2009), Saburo Teshigawara, scénographe, utilise l’obscurité pour aiguiser les sens y compris la vision. Les flashs de lumière faisant apparaître et disparaître des tableaux de corps immobiles créent les sensations contradictoires d’instant et d’éternité. Absence et réminiscence. Ce qui a été perçu immobile lors d’un éclair pourrait être à jamais immobile. Or l’immobilité chez Teshigawara ne peut-être atteinte que dans l’esprit ou dans la mort. Perpétuité du renouvellement de la vie versus éternité de l’immobilité.

  • Les sens et l’esprit unis dans la danse

Pour Saburo Teshigawara « la danse ne se réduit pas aux mouvements corporels, elle englobe également les mouvements de la conscience et ceux des sens « . Qu’il s’agisse de mouvements de bras enveloppant, dessinant des sphères autour du danseur (Absolute Zero), qu’il parle de souffle vital et d’énergie ou évoque sa conception de l’univers …Alors même qu’il se défend de toute spiritualité, expliquant à quel point son travail s’inscrit dans la réalité de l’observation, et même s’il ne se réfère ni aux arts martiaux ni au bouddhisme ; le travail, les choix musicaux et l’esthétique épurée de Saburo Teshigawara sont imprégnés de culture japonaise. Il a beau évoquer ses sources d’inspirations occidentales, le Qi et le Yin Yang sont inscrits dans son patrimoine génétique. Mais ce qu’il poursuit est universel et c’est sans doute ce qui fait dire à  Nicolas le Riche, ex-danseur Etoile de l’Opéra de Paris et actuel directeur du Ballet de Suède, « Avec lui on se sent vivant et mobile ».

©Ildiko Dao, 31 août 2018 pour DanseAujourdhui

Contact : ildiko@lamuniere.ch

Crédits photo © Laurent Paillier (série Portrait-Posture pour DanseAujourdhui)

Visiter le site officiel de Saburo Teshigawara et des extraits-vidéo : Epidemic

Toutes les citations sont de Saburo Teshigawara, extraites de ses entretiens sauf mention dans le texte.

Saburo Teshigawara, L’Idiot, création 2018

1 Commentaire

  1. Alexandre 5 octobre 2018

    Merci Ildiko pour ce texte ! Le spectacle hier était fascinant.

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