Rihoko Sato – un regard, une posture – portrait de chorégraphe

Rihoko_Sato-03-portrait-choregraphe©Laurent-Paillier

Icône en voie d’émancipation, indéfectible partenaire de Saburo Teshigawara, elle nous semblait être la plus japonaise des vedettes chorégraphiques nipponnes. En vérité, elle se révèle être citoyenne du monde. Et pour mettre les points sur les : Sato n’est pas en couple avec Teshigawara à la ville, mais seulement à la scène. Pour la première fois, celle qui entame aujourd’hui une carrière autonome de chorégraphe, dévoile ici au public européen son histoire et ses visions intimes, à la Maison de la Culture du Japon à Paris les 26 et 27 juin 2019.

Découvrir Rihoko Sato à la MCJP à Paris

Il est encore inhabituel de voir Rihoko Sato danser sans que le maître Saburo Teshigawara déploie ses bras fluides et aériens à ses côtés. Mais le temps du changement est venu. Après She, son solo mis en scène par Teshigawara (présenté en 2014 à la MCJP), où déjà tout le vocabulaire chorégraphique émanait des recherches de Sato, elle a créé en 2019 son premier solo en autonomie totale, où elle assume aussi les choix musicaux et scénographiques. Bien sûr, elle continuera de danser dans les pièces de Teshigawara, mais elle s’affirme désormais comme autrice de ses propres créations et donc comme artiste à part entière. Elle travaille d’ores et déjà sur sa première création pour une compagnie de ballet, et non la moindre, à savoir la troupe italienne d’Aterballetto. Aussi visible et présente qu’elle était jusque-là, elle sort de l’ombre. Mais qui est-elle et quelle est sa vision personnelle de la danse?

Mlle ‘Fil électrique’

Sa rencontre avec Teshigawara s’est produite alors que Rihoko Sato cherchait sa voie dans la vie. Le maître dit d’elle: « Un jour cette fille est entrée dans mon cours, mince et dotée d’une énergie incroyable. Je l’ai appelée ‘Fil électrique’. » C’était en 1995. Sato s’était inscrite pour un stage de Teshigawara, sur recommandation d’une amie, un stage pris d’assaut par plus de cent danseurs, répartis en six groupes! Mais Sato entra tout de suite dans le groupe d’élite, celui dont Teshigawara vint voir la création de fin de stage. A partir de là, sa voie était toute tracée. Elle devint interprète, commençant par des remplacements, puis partenaire permanente et répétitrice quand Karas crée des pièces pour des compagnies internationales comme le Nederlands Dans Theater ou le Ballet de l’Opéra de Paris. Sa première représentation avec Karas, la compagnie de Teshigawara, eut lieu en tournée, à Francfort, en Allemagne, il y a plus de vingt ans.

Un parcours de danseuse en ligne droite

Il est normal pour les interprètes en danse de se confronter à un grand nombre d’écritures et de méthodes pour élargir la palette des styles maîtrisés et des collaborations possibles. Pas pour Rihoko Sato. « Au début, beaucoup de gens me disaient qu’il fallait toucher à beaucoup de styles différents avant de choisir une voie définitive. Mais j’ai toujours été attirée par l’idée d’aller dans une seule direction et de connaître beaucoup de choses à travers elle. Ça ne veut pas dire que je rejette d’autres choses. Je rencontre en permanence d’autres gens et d’autres idées. » Elle dédie donc sa vie à une philosophie de la danse qui se construit sur la connaissance intime de son propre corps « pour mieux le contrôler et en connaître les limites. »

Une éclosion chorégraphique longuement attendue

Après vingt ans de pratique d’une approche particulière et singulière de la danse, il va de soi que Rihoko Sato ne peut s’en défaire en un revers de main, et ce n’est pas le propos de ses solos. « L’univers de Saburo (Teshigawara) est très fort en moi, et ce sera toujours une lutte pour m’en dégager », confirme-t-elle. Et pourtant, elle y exprime sa personnalité propre. « Quand j’ai créé Izumi, j’avais un sens du temps et une façon de structurer la pièce qui sont totalement différents. C’est probablement lié à ma morphologie et au sens du temps à l’intérieur du corps. » Le passage à la chorégraphie la surprend bien moins qu’on l’imagine. Primo, elle avait chorégraphié pour un groupe de danse universitaire avant de rejoindre Karas. Deuxio, Teshigawara et d’autres l’ont toujours encouragée à franchir le cap. « Je me suis toujours imaginée chorégraphe et j’ai toujours pris des notes avec des idées chorégraphiques, des poésies, des sensations, des émotions, comme pour un journal intime. Je ne trouvais tout simplement pas l’occasion ou le temps de créer une pièce. »

Voir sa création Izumi à la MCJP à Paris

Jeunesse nomade

Au cours des deux décennies dans Karas, Rihoko Sato a effectivement suivi un fil rouge très affirmé. Mais ses jeunes années furent mouvementées. Son père dirige la régie publicitaire d’un grand journal nippon et la famille déménage plusieurs fois, notamment au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. De six à dix ans, Rihoko vit à Londres, avant de retourner au Japon pour deux ans. « Mais j’avais perdu mon japonais, alors que je fréquentais une école japonaise une fois par semaine. En arrivant à Tokyo, j’étais totalement perdue. » Pire, la famille part ensuite dans le New Jersey, près de New York, sachant qu’elle retournera au Japon trois ans plus tard. Rihoko fréquente alors exclusivement une école japonaise située à New York, ce qui lui impose deux trajets quotidiens d’une heure en bus. Et elle s’ennuie: « Je n’avais pas de liberté et rien à faire. Je ne faisais donc rien. » Comment est-elle donc venue à la danse? Pas avec le soutien de ses parents, cela est certain. « Ils n’avaient aucun rapport avec la danse ou les arts et ne voulaient pas que je devienne artiste. » Comme tous les parents dans ce cas, pourrait-on ajouter, d’autant plus que les esprits furent encore secoués par la seconde guerre mondiale. Et Rihoko maîtrisait l’anglais! « C’était rare à l’époque, au Japon! » Aux yeux de ses parents, elle était donc prédestinée à une carrière ordinaire et un salaire régulier.

La gymnastique pour entrer dans la danse

Mais Rihoko aimait la musique, et elle aimait bouger. A Londres, elle avait commencé la gymnastique sportive. « C’était une sorte de danse pour moi, même si je n’arrivais pas à un niveau de compétition car mon corps était trop fragile. » Par contre, aux Etats-Unis, elle n’avait même pas la possibilité de continuer cette pratique. A son second retour au Japon, elle aime toujours autant la musique. « Mais je ne savais pas ce que j’allais faire dans la vie. A la fin de mon parcours scolaire je me disais que ce serait peut-être la danse, alors que je n’avais encore jamais vu le moindre spectacle de danse. » Et elle commence à étudier à l’université. Quoi? Pas la danse, mais la linguistique et l’espagnol! « J’aimais la culture espagnole. Mais je n’étais pas une bonne étudiante parce que je passais beaucoup de mon temps à chercher des pistes en danse. Je prenais des cours de danse pour en apprendre les bases. » Elle a alors dix-neuf ans et veut surtout éviter le ballet. « Quand j’étais petite, j’avais des amies qui faisaient du ballet. J’ai certes pris quelques cours de classique moi aussi. Seulement, avec mon corps fragile je ne me voyais pas en faire ma voie. » Mais un jour elle voit le spectacle Dah-Dah-Sko-Dah-Dah (1991) de Teshigawara et le déclic est immédiat.

La danse, tel un langage pour la vie

Ayant étudié en même temps la danse et la linguistique, elle fait naturellement le lien entre les deux. « Danseuse de Karas, j’ai commencé à apprendre et à constituer un vocabulaire, une technique et une qualité du mouvement. C’est comme apprendre une langue, comme un alphabet qu’on peut utiliser pour former des phrases. » La langue est pourtant une affaire de tous les jours, mais la danse d’auteur est un langage qui se pratique sur scène et donc hors du quotidien. « La scène constitue une réalité particulière, elle peut exister seulement à cet endroit. Mais grâce au langage dansé appris, j’arrive à mieux parler de moi avec les mots aussi, à dire comment je me sens et ce que je veux faire. Avec la danse, je voulais exprimer ce que je ressentais. Longtemps je pensais qu’on ne pouvait pas mettre de mots sur les sentiments et je gardais tout ça pour moi. Aujourd’hui j’arrive à le dire beaucoup plus clairement. »

Un rapport poétique au temps

Si le chemin vers son propre univers chorégraphique passe par son rapport au temps, il en va de même pour son rapport aux beaux-arts. Entre l’art contemporain et le classique, s’il fallait choisir, elle choisirait le classique, en musique comme en peinture. « Je cherche un langage partagé entre l’œuvre et moi. Avec le classique, ça marche. » L’explication rationnelle suit dans la foulée: « Si une œuvre a traversé le temps, c’est qu’il y a une raison pour laquelle elle est importante. » Rihoko Sato a un sens naturel de la beauté et elle aime les œuvres anciennes qui donnent à sentir l’espace du temps écoulé. Mais elle n’aime pas les musées. Enfin, si, sauf qu’il y a un problème : la foule. « Donc, quand je suis à Paris, j’aime me promener tout simplement », avoue-t-elle. Ce qui l’attire sont des œuvres qui « donnent à sentir un processus de transformation, où quelque chose apparaît ou disparaît, progressivement ou subitement. » Bien sûr, elle est loin de rejeter l’art ou la musique contemporains en général. Mais ce qu’elle préfère est finalement la nature, où aucune notion de classique ou de contemporain n’est de mise.

Japonaise, mais jusqu’où?

A ce jour, son identité de danseuse chez Teshigawara l’emporte encore sur celle de chorégraphe et directrice artistique. Elle assume cette double identité, comme quand on lui demande si elle se sent plus occidentale ou japonaise. Elle avoue alors qu’il n’est pas facile pour elle de se définir: « Je ne pense pas que je suis totalement japonaise, mais je n’étais pas vraiment à l’aise aux Etats-Unis. Je ne me sens pas tellement américaine. Par contre, la période que j’ai passée en Angleterre est tombée à un âge des plus importants, quand la mémoire est active et l’esprit se forme. C’est donc la partie la plus vivace en moi. Mais il y a bien sûr aussi quelque chose de profondément japonais, même si beaucoup de choses pour lesquelles j’aime la culture japonaise se sont perdues. Donc je n’y suis plus tellement à l’aise non plus. A l’origine, les Japonais sont des gens de grande sensibilité et je me reconnais vraiment dans ça. Malheureusement, c’est de moins en moins visible. Les gens sont plus fermés, moins vrais en s’exprimant. La société japonaise est devenue froide. » Elle exprime ainsi tout le paradoxe d’un recul qui augmente la capacité de jugement. Mais à coup sûr, cette lucidité aidera Sato à poursuivre sur sa lancée de chorégraphe.

Thomas Hahn pour DanseAujourdhui, 9 juin 2019

Thomas Hahn est Critique de danse pour dansercanalhistorique.fr

Lire aussi le portrait de Saburo Teshigawara

Crédits photo du portrait à la Une © Laurent Paillier

 

Voir sa création Izumi à la MCJP à Paris, 26-27 juin 2019

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