Eszter Salamon MONUMENT 0 : la disparition des fantômes

Eszter Salamon-Monument 0©Christophe Raynaud de Lage

« MONUMENT 0 : Hanté par la guerre (1913-2013) », la riposte d’Eszter Salamon au « Sacre du printemps »

L’œuvre révolutionnaire, dont on a fêté le centenaire en 2013, valait bien de s’interroger sur ce que représente la danse aujourd’hui. C’est un débat politique que la chorégraphe souhaite engager au moyen d’un spectacle de danse magnifique : une dénonciation du racisme occidental à l’égard de danses tribales et folkloriques. La chorégraphe va jusqu’à dénoncer en creux de son spectacle la dictature de l’académisme chorégraphique toujours en vigueur. Elle se questionne sur la problématique des rapports entre l’Histoire et l’histoire de la danse.

Eszter Salomon apprend, dans sa jeunesse en Hongrie, les danses et chants folkloriques en amateur, en même temps qu’à l’école le ballet classique. Elle se forme à la danse contemporaine à Paris au début des années 90. Elle se définit comme performeuse, danseuse et chorégraphe. Elle est en résidence pour 3 ans au Centre national de la danse (CND) et travaille entre Paris et Berlin.

« Monument 0″, la réécriture de l’histoire

Pour « MONUMENT 0 », Eszter Salamon a réuni pour matériaux de travail des vidéos, souvent glanées sur YouTube, de danses de guerre, géographiquement situées dans une cinquantaine de zones de conflit en différents continents. Les 6 danseurs se sont appropriés ces danses pour en créer de nouvelles. Voilà pour le processus créatif. La pièce est un spectacle à part entière de toute beauté.

Eszter Salamon-Monument © Christophe Raynaud de LageLa structure du spectacle déroule un fil narratif, dont j’assume l’entière subjectivité de l’interprétation. J’ai nommé cette histoire « La disparition des fantômes ». La scène s’ouvre sur un champ de corps inertes, une voix chante une complainte dans une langue que l’on ne reconnaît pas en Europe, un chant du peuple. Disparition des morts. Dans la pénombre, émerge un premier fantôme. Les soli de chaque fantôme se succèdent sur scène.

 

Eszter Salamon-Monument © Christophe Raynaud de Lage

Puis des duos, des trios, jusqu’au groupe formé des six danseurs. Les danses de guerre ont différentes fonctions : créer une cohésion de groupe, préparer les corps au combat, exposer sa virilité ou encore créer un état second par la répétition et la transe. C’est tout cela qui se joue sur scène. Les danses des fantômes opèrent une forme d’exorcisme. Un à un, chaque fantôme disparaît pour laisser place aux danseurs non grimés, non déguisés, des hommes et des femmes. Les conflits les laissent estropiés mais vivants. Les fantômes ont disparu. Nous pouvons voir à présent la réalité, celles de conflits nombreux qui ont traversé le centenaire 1913-2013, symbolisés sous forme d’un cimetière avec autant de panneaux qu’il y’a eu de zones de conflit avec les dates. Et je suis en tant que spectatrice renvoyée à ma propre ignorance en lisant les dates, sans pouvoir mettre de nom de lieux sur chacun de ces conflits. La dernière scène reste inexpliquée pour moi : le plus grand des danseurs, noir de peau, habillée d’une robe crinoline blanche et d’un grand chapeau assorti de début de XXème siècle entre en scène et entreprend de faire tomber la majorité des panneaux d’une démarche chaloupée, nonchalante, voire un brin lubrique. La violence de ce dernier tableau explique peut-être la mollesse des applaudissements le soir de la première. Ce fil narratif que je vous confie n’est peut-être pas de l’intention de la chorégraphe, c’est celui qui m’est apparu comme une évidence au lendemain de ce spectacle marquant. Il n’engage que moi.

« MONUMENT 0 » est un spectacle grandiose

Eszter Salamon-Monument ©_Christophe Raynaud de Lage

J’ai envie de le qualifier de chef d’oeuvre. J’ai été aussi impressionnée par la chorégraphie que par la musique interprétée par les danseurs au moyen de la voix en solo et en formation chorale, par l’usage de leur bouche, de leurs corps, d’instruments de fortune (un bâton sur une bouteille suffit à créer un rythme et une sonorité). Est-il besoin de se souvenir que musique et danse sont liés de manière intrinsèque ? Les costumes (académiques peinturlurés), les masques et les maquillages créent un univers macabre dans lequel on plonge de ravissement et de terreur. L’ambiance créée par les éclairages est en parfaite symbiose avec le sujet et contribue grandement au caractère des danses et du propos.

Catherine Zavodska, Avignon, le 18 juillet 2015

Lire la critique de Gérard Mayen pour DanserCanalHistorique

Prendre ses places au Festival d’Avignon, du 15 au 22 juillet 2015

L’Arsenal, Metz, la 15 octobre 2015

Théâtre des Amandiers, Nanterre, du 4 au 7 février 2016 (recommandation DanseAujourdhui – TBC)

Consulter le site d’Eszter Salamon

Crédits photo © Christophe Raynaud de Lage

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