Chorégraphes en confinement – le monde d’après

Chaignaud-François-Sylphides©Laurent-Paillier

À quoi ressemblerait l’après des artistes du spectacle vivant ?

Cauchemar ou rêve, quels sont leurs réponses sur l’après. Une profonde consternation les envahit dès qu’ils se mettent à penser à leur travail : comment danser sans se toucher ? et à leur public : comment créer sans spectateur en chair et en os ? Pause ou reset du présent ?

Nous leurs avons demandé de témoigner en avril 2020. Jan Martens a répondu par vidéo, Alain Platel, Wim Vandekeybus par email, Kaori Ito, François Chaignaud, Amala Dianor, Ambra Senatore, Alice RipollNawal Lagraa et Abou Lagraa ont préféré le téléphone.

La fin d’un emploi du temps sous pression ?

« Why we run so much ? Pourquoi nous courrons autant ?  » s’interroge Alice Ripoll. Wim Vandekeybus dit être continuellement dans l’avion pour montrer son travail. Le confinement, obligeant à stopper les tournées, a pu être vécu d’abord comme un soulagement. « Retrouver un rythme avec mon copain, cela a beaucoup de valeur »confie Jan Martens. Les parents d’enfants vivent presque un plaisir coupable à prendre du bon temps avec eux.

Des tournées logicales (logiques et locales) ?

Est-ce qu’il est possible d’organiser des tournées plus logiques pour diminuer les temps de déplacement ? Peu de compagnies ont des danseurs salariés à plein temps, elles doivent jongler entre les disponibilités des uns et des autres, des interprètes par exemple qui travaillent avec différentes compagnies. Certains pensent que le nombre de voyages va diminuer, que les tournées seront plus « locales ».

La réduction de la mixité ?

La danse est particulière en ce qu’elle recrute des danseurs partout dans le monde. En janvier 2020, Franck Chartier nous annonçait que sa compagnie Peeping Tom avait fini de sélectionner des danseurs du monde entier pour leur programmation à l’Opéra de Paris en janvier 2021. Jan Martens a fait le constat que certains de ses danseurs ne bénéficiaient pas dans leur pays d’origine du régime social aussi protecteur qu’en Belgique ou en France. Il prend du coup à sa charge la responsabilité de la fermeture des théâtres en essayant de payer les danseurs pour leur travail de création alors que des représentations sont annulées.

De nouveaux formats de spectacles ?

Reverrons-nous des chefs d’œuvre comme Einstein on the Beach (super-production de Wilson/Glass/Childs) ou Mount Olympus de Jan Fabre (performance de 24h) ? Pour des raisons économiques et sanitaires, le solo remplacera-t-il le ballet ? Les artistes devront-ils sortir des théâtres pour imaginer des spectacles ailleurs, mais où ? Ambra Senatore rêve de nouvelles formes participatives pour inclure des collaborateurs et des spectateurs à différentes phases de création, pourquoi pas sous nos fenêtres.

Je critique souvent les compagnies pour le peu d’importance qu’elles accordent à l’image, leurs photos de spectacle et leurs teasers-vidéo sont souvent en deçà de la qualité à laquelle nous sommes habitués à l’ère numérique. Maintenant, le virage numérique sera peut-être un trajet contraint. Wim Vandekeybus a déjà réalisé plusieurs films, il va peut-être franchir le pas de créations chorégraphiques pour l’écran. Les films de Thierry de Mey ont contribué fortement à la notoriété d’Anne Teresa de Keersmaeker par leur qualité artistique intrinsèque mais ne remplacent pas la performance. Est-ce que la pratique des chorégraphes avec le numérique et l’image va changer ? Je l’espère mais où trouver les budgets pour rémunérer ces nouvelles compétences ? Où diffuser ? Le public de la danse est éparpillé et peu nombreux, comment le rencontrer ? Le numérique permettra-t-il d’élargir l’audience de la création chorégraphique ? Je suis désolée, je pose beaucoup de questions sans être capable de répondre aujourd’hui.

Le modèle économique du spectacle vivant repensé ou bouleversé ?

Ce serait une erreur de penser que l’intermittence bénéficie à la totalité du monde du spectacle vivant. Parce les travailleurs du spectacle vivant vivent dans des pays sans régime protecteur (l’art n’est pas nationaliste), parce qu’en France, beaucoup ne bénéficient pas de ce régime soit qu’ils n’aient pas totalisé le nombre minimum légal d’heures, soit qu’ils dépendent d’autres régimes (auteur, autoentrepreneur, indépendant…), soit qu’ils ne sont pas payés. En outre, comme l’explique très bien Abou Lagraa, l’intermittence rémunère les artistes qui performent ou répètent. Les heures de médiation culturelle n’entrent pas en ligne de compte, même si certains subventions en font une condition. Et ne me parlez pas de l’idée récente du Président Macron d’engager les artistes à travailler avec les enfants cet été !

Je ne suis pas économiste du spectacle vivant mais j’entends et je vois que le système n’est pas satisfaisant pour beaucoup de ses acteurs. Sans parler de l’impopularité du régime de l’intermittence dans la société française, prenez pour exemple les réactions négatives et agressives dans le public sur le sujet de la protection des artistes, y compris lors des représentations assurées en période de grève.

L’indépendance, rêve ou utopie ?

Kaori Ito rêve d’un lieu participatif et collaboratif pas seulement pour vivre sa vie d’artiste, mais simplement sa vie sans étiquette.

Pour Abou et Nawal Lagraa, l’indépendance passe par la diversification de leurs ressources. Leurs projets en tant que danseurs, chorégraphes, citoyens, directeurs de compagnie, sont aussi différents que leurs partenaires, privés et publics. Le sens du lien est très fort au cœur de leur parcours.

Alain Platel rêve d’un monde nouveau où le meilleur du confinement subsistera, pour lui vivre la solidarité et ressentir la nécessité de se rencontrer.

Catherine Zavodska

2 juin 2020

Lire aussi notre article sur les premiers ressentis des chorégraphes en confinement et notre article sur le travail des chorégraphes en confinement

La mission de DanseAujourdhui et de l’association Les Mécènes de la Danse est de créer des liens directs entre spectateurs et chorégraphes à travers des rencontres-artistes, l’organisation d’un Prix des spectateurs, suivi d’une collecte de fonds en faveur du lauréat.

 

Les visio-rencontres organisées par Les Mécènes de la Danse :

Après avoir animé les premières rencontres-artistes online, je vous confirme, c’est assez formidable de pouvoir ainsi échanger avec le chorégraphe sur son travail, ses recherches et sa future création.

Samedi 13 mai, 17h-18h : ALEXANDER VANTOURNHOUT

Samedi 6 juin, 17h-18h : ALICE RIPOLL

Samedi 9 mai, 17h-18h : AMALA DIANOR

Samedi 25 avril, 17h-18h : JAN MARTENS

Les membres de l’association et les curieux seront de fait invités à y participer, le code de connexion est envoyé 48h avant aux inscrits à la newsletter des Mécènes de la Danse.

En savoir + sur le Prix des spectateurs 2020

photo à la Une François CHAIGNAUD & Cécilia BENGOLEA Sylphides © Laurent Paillier

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