Alice Ripoll – un regard, une posture – portrait de chorégraphe

Alice-Ripoll-portrait-choregraphe@laurent-paillier

En 2019, Alice Ripoll était un phénomène en Europe avec plus de 60 dates de tournée dont un tiers en France. Sa première apparition en Europe remonte à l’année 2015 lors des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis.

Candidate au Prix des spectateurs DanseAujourdhui #2, la rencontre des Mécènes de la Danse avec Alice Ripoll a déjà eu lieu en décembre à La Villette. Pour suivre les étapes du Prix (rencontres-artistes, spectacles, vote), adhérez aux Mécènes de la Danse !

La danse, un art thérapeutique ?

Alice a toujours été curieuse du mouvement du corps. A son adolescence, sa connaissance de la danse se limitait au , compagnie brésilienne de danse contemporaine. Introvertie et timide, Alice aimait explorer des mouvements et postures toute seule dans sa chambre. « Il ne s’agit pas du tout de danse» dit-elle. Elle n’a appris les techniques de danse qu’après avoir été admise à l’école de danse Angel Vianna à Rio. Cette école multidisciplinaire avait un programme combinant la danse et la rééducation/thérapie corporelle. Ses techniques thérapeutiques acquises en psychanalyse servaient comme pré-requis.

Effectivement, cette école lui paraissait parfaite : elle pouvait rencontrer des artistes d’autres disciplines, apprendre des techniques de danse et découvrir des œuvres d’autres chorégraphes. Alice se rappelle : « C’était une belle période pour la danse au Brésil avec beaucoup de grands artistes tels que Bruno Beltrâo, Grupo Cena 11, João Saldanha et Lia Rodrigues. » Quant aux chorégraphes européens, elle a mentionné particulièrement son enthousiasme après avoir regardé des vidéos de Pina Bausch et DV8. Elle a même eu l’occasion de participer à un atelier avec David Hinton, réalisateur de deux films de DV8. Cet atelier faisait partie de la récompense du prix Rumos Itaú Cultural pour le projet vidéo de danse avec Alex Cassal Jornada ao umbigo do mundo.

Devenir chorégraphe était une coïncidence. Avec Daniela Wiemer et Leticia Nabuco de la même école, elles préparaient un trio. Après avoir vu l’étape du travail, un ami suggéra que l’une d’entre elles regarde la création de l’extérieur. Alice a pris ce rôle et le trio devint un duo intitulé Anacrônico, présenté pendant l’édition 2003 du Panorama Festival. La compagnie A DOBRA a été créée et depuis Alice continue à créer. Il lui paraît plus « naturel » de rester chorégraphe que danseuse. A DOBRA n’a pas duré longtemps car d’autres membres ont quitté pour des raisons personnelles. Légèrement perdue pendant cette période, la chorégraphe continuait ses recherches sur le mouvement du corps avec des collaborations diverses.

L’âme des favelas au secours de la danse

En 2009, Cie REC a été fondée avec un groupe d’artistes hip-hop issus d’une favela à Rio. Au total ils ont créé 5 pièces avec aCORdo la dernière, sacrée Meilleure Création 2019 par Philippe Noisette. La version portugaise du site officiel d’Alice détaille cette rencontre : en 2007, Alice donnait des cours de danse dans une ONG pour des jeunes à Chácara do Céu. Intéressés par la danse contemporaine, ces jeunes danseurs ont décidé de continuer le premier processus de création avec Alice malgré la fin du projet avec l’ONG. Sans sponsoring ni subvention, ils continuaient de répéter dans une ancienne église et ont présenté Cornaca lors de l’édition 2010 du Panorama Festival.

Avec Renato Cruz et Sonia Destri, Alice Ripoll a été invitée par le projet Entering Dance en 2014. Développé par l’Association culturelle Panorama, ACPAN, ce projet souhaiterait créer et présenter, au sein des communautés dans le nord de Rio, des spectacles de danse contemporaine inspirés de la danse urbaine. A la fin de ce projet, les danseurs et la chorégraphe ont toujours envie de travailler ensemble d’où la naissance de la compagnie Cie Suave. La danse urbaine est surtout freestyle : elle provenait des styles de danse existants tels que hip hop, popping et breakdance ; elle possède l’esprit de favelas cariocas. Pour Alice, dans une certaine mesure, la danse urbaine est proche de la danse contemporaine. Ces danseurs s’inspirent de la vie quotidienne, de techniques théâtrales, etc. En même temps, ils mixent tout facilement.

« Les humains ressemblent aux mots; ils prennent du sens seulement quand ils se mettent côte à côte » ce sont les paroles de la chanson Yasuke (Bendito, Louvado Seja) du rappeur brésilien Emicida. Alice les a mentionnées quand nous parlions de l’omniprésence du contact corporel dans ses oeuvres. Elle en est consciente : « Il s’agit de quelque chose de très personnel ; C’est mon intérêt et quand je commence à bouger, j’aime beaucoup faire avec contact. Danser avec contact corporel crée beaucoup plus de possibilités et montre à la société que nous avons besoin de nous connecter. »

Au Brésil, les gens sont passionnés de danse surtout dans les favelas. Cependant, il n’est pas aussi évident qu’en Europe de devenir un.e danseur.se professionnel.le. Vivre seulement pour la danse semble assez rare. Bien entendu, il s’agit d’un moment difficile pour le monde artistique y compris la danse. La chorégraphe dit que certains artistes devraient chercher d’autres opportunités. Sa tournée remarquable en 2019 est probablement liée au fait que la danse urbaine devienne populaire sur les scènes d’Europe. La mode va et vient ; elle apprécie le support et l’attention européenne pour ces danseurs urbains car leur situation au Brésil est très délicate.

Aujourd’hui, l’importance de la danse

En ce moment, Alice est complètement connectée avec la Cie REC et la Cie Suave pour leurs énergies différentes. Elle est aussi satisfaite que les danseurs évoluent avec elle. Par exemple, la prochaine création de la Cie REC, avec la première en mai 2020 lors du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, venait d’une idée d’Alan Ferreira, le seul danseur de la compagnie depuis la première création. « il travaille pour devenir un chorégraphe. »

Quant à la Cie Suave, elle commence à imaginer la troisième création. Le contexte politique, actuellement au Brésil et dans le monde, la concerne toujours. « l’art devient inaccessible depuis quelques années. Beaucoup de gens sont éloignés de l’art et ne peuvent pas sentir son importance dans leurs vies. Le langage de passinho (petit pas) est puissante parce qu’il est démocratique et permet de communiquer avec des gens qui n’ont pas accès à l’art. » En plus de l’accessibilité, Alice souhaiterait engager davantage les spectateurs : simplement les faire regarder, explorer l’aspect rituel de la danse et les éloigner de leur smartphone, au moins temporairement.

Nos échanges confirment ma supposition : Alice est quelqu’un de positif. Ses talents et convictions sont entièrement exprimés dans sa chorégraphie. J’aime le titre de la critique d’Ève Beauvallet sur aCORdo : « Alice Ripoll, l’âme de Rio ». Elle l’est certainement. Si Alice Ripoll est composée de trois couleurs , après le succès de aCORdo et Cria, quelle pièce pourrait les compléter ? Elle a choisi le duo créé et dansé avec Fernando Klipel Que as saídas sejam múltiplas. En attendant l’arrivée en Europe de cette pièce avec elle qui y danse et des prochaines créations avec la Cie REC et la Cie Suave, je vous conseille le projet vidéo précédemment mentionné  Jornada ao umbigo do mundo, que je considère comme sa quatrième couleur.

Alice Ripoll, candidate au Prix des spectateurs DanseAujourdhui #2

L’association Les Mécènes de la Danse, créée à l’initiative de Catherine Zavodska en 2015 pour mobiliser la communauté des spectateurs DanseAujourdhui autour du travail d’un chorégraphe lance le Prix des spectateurs #2. Alice Ripoll a accepté d’y participer. Pour être informé(e) des événements que nous allons organiser (information, rencontres, représentations, vote, collecte), inscrivez-vous à notre newsletter danse.

Hang Huang, Les Mécènes de la danse, blog dancevisa.com

Crédits photo du portrait à la Une © Laurent Paillier pour DanseAujourdhui

CRIA TEASER from Alice Ripoll on Vimeo.

 

0 Commentaires

Répondre