2009-10-23 Anne Teresa de Keersmaeker – Rosas danst Rosas

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Samantha Van Wissen, Anne Teresa De Keersmaeker and Cynthia Loemij in Rosas Danst Rosas (Photographe : Tristram Kenton)

Chorégraphie : Anne Teresa De Keersmaeker
Créé par Anne Teresa De Keersmaeker, Adriana Borriello, Michèle Anne De Mey et Fumiyo Ikeda
Musique : Thierry De Mey, Peter Vermeersch
Enregistrement : Thierry De Mey, Walter Hus, Éric Sleichim, Peter Vermeerschl
Lumières : Remon Fromont
Décors : Anne Teresa De Keersmaeker
Costumes : Rosas
avec Anne Teresa De Keersmaeker et en alternance Cynthia Loemij, Sarah Ludi, Samantha Van Wissen, Tale Dolven, Elizaveta Penkova, Sue-Yeon Youn

La pièce commence avec au sol un ‘Rosas danst Rosas‘ en lumière qui disparaît aussitôt. C’est déjà émouvant et je ressens un peu de ce qu’Anne Teresa doit elle-même ressentir : retrouver une pièce de ses débuts, pareille et différente.

La première scène (tableau ? quelle est la bonne expression ?) est dure : la musique démarre quelques minutes, très forte puis se tait et nous laisse un peu assommés. La scène se déroule au sol et les 4 danseuses tombent, poussent de terribles soupirs, ne sourient pas un instant, prises comme elles le sont dans une implacable mécanique. Le silence devient long, et il me faut un moment pour entrer dans la scène, pour en accepter la dureté qui la rend belle, comprendre qu’il ne va rien se passer de plus que ce qui nous est donné à voir.


J’entre plus facilement dans les scènes suivantes : carré de lumière qui avance avec la danseuse ; puis scène avec les chaises – typiquement ce que j’aime chez de Keersmaeker : une danseuse positionne la chaise dans un geste pour s’asseoir et elle ne s’assied pas mais déplace la chaise de quelques centimètres (millimètres ?). Le spectacle s’apprécie pour moi car je comprends que le sentiment d’urgence que je ressentais au début s’apprécie sur la durée. Comme la vie. Urgente et qu’il faut accepter dans la durée pour la savourer (nous sommes samedi à l’heure du café d’où mes réflexions fatiguées).

La musique me plaît moins que celle de Steve Reich (Fase) mais c’est bon, cette musique sérielle, car on devine ce qui vient tout en étant surpris.

Bonheur de voir à quelques soirs d’intervalle deux spectacles d’Anne Teresa (au bout de deux soirs, je m’octroie le droit de l’appeler par son prénom).

Ce soir, C* étant à Lisbonne, un de mes collègues, Cl., prend sa place. Cl. aime la musique contemporaine et découvre la danse. Il en sort heureux ce qui à mon tour me rend heureux, car quoi de plus beau que partager un morceau d’art.
F*

Voici un extrait d’une version précédente :

Retour en 1983 pour une des premières créations d’Anne Teresa De Keermeaker, qui la redanse pour nous ce soir. La musique s’élève, amplifie, explose et s’arrête brusquement. Et la danse commence… Allongées, assises, debout, 4 femmes se répondent pendant 2 heures, en musique ou sans, dans une logique implacable de mouvements souvent saccadés, durs – mais aussi tendres et séducteurs, quand elles ouvrent leur décolleté et dégagent leurs épaules, pour vite les recouvrir. Superbe travail de lumière, avec ces carrés ou ces bandes qui contiennent certains solos.
C’est très construit, carré, impeccablement dansé (avec une synchronisation plus fréquente en danse classique que dans le contemporain…) – et assez dur. Une démonstration implacable (décidément, c’est le mot qui me vient le plus naturellement pour décrire ce spectacle) que la répétition de mouvements simples, minimalistes, coordonnés en harmonie ou en miroir crée de la beauté et vous transporte. C’est dur, et parfois un peu lourd comme démonstration (il le fallait probablement, à l’époque, pour affirmer un message alors plus nouveau), mais très efficace, et on voit là s’affirmer bien des éléments constitutifs du travail de De Keersmaeker dans les années qui suivront.
La mise en regard de ces 2 spectacles (Rosas danst Rosas et Zeitung) dans le programme du Théâtre de la Ville cette année est de ce point de vue un bonheur, tant on perçoit dans le premier tant des éléments qui participent au second, et tant on peut apprécier dans le second l’évolution de l’œuvre de l’artiste, la liberté qu’elle a reprise par rapport à sa pratique initiale et la richesse de son talent.
Deux moments de bonheur dans la même semaine : merci Anne Teresa ! :-)
The R !

Et pour un autre éclairage, l’article du journal Le Monde sur cette pièce :
Toute une œuvre en une chorégraphie

Allongé, assis, debout. Ces trois positions, déclinées par quatre danseuses, sont les socles de l’échafaudage chorégraphique de Rosas danst Rosas, une pièce de 1983, emblématique de la Flamande Anne Teresa De Keersmaeker, à l’affiche du Théâtre de la Ville, à Paris. C’est simple comme une grille de travail sur laquelle vont se greffer des boucles de gestes répétés jusqu’à plus soif. Un concept minimaliste comme la musique martelante de Thierry De Mey et Peter Vermeersch qui fouette la mayonnaise. Et ça monte !

Tout Rosas danst Rosas, spectacle choc pour une génération de danseurs au début des années 1980, tient dans ce paradoxe : un programme court comme un abécédaire qui, à force de ressassement, explose. Toute l’œuvre de la chorégraphe, sa force d’expansion, sont là : coups de tête et élans, volte-face et spirales, circulations complexes. Sa nervosité aussi, avec ses façons brusques de balancer ses cheveux ou de se prendre la tête.

Pour le moment, les quatre femmes – jupette et pull gris pour grosses chaussures marron – résistent au vertige. Elles additionnent des gestes par à-coups – croiser les jambes, se serrer le ventre, etc. Rock dans l’énergie, collégienne dans la dégaine, elles résistent aussi au romantisme, aux poses féminines sans y renoncer – dégager les épaules pour mieux les recouvrir.

Rosas danst Rosas serait-elle une pièce de filles saisies en plein accès de fièvre ? Un peu, beaucoup. La séquence allongée, dans ses retournements sur le dos ou sur le ventre, a tout d’une méchante insomnie stylisée jusqu’à l’abstraction. Le quotidien n’est jamais loin de la partition d’Anne Teresa De Keersmaeker : le geste utile devient dansé sans perdre sa charge affective.

Comme son titre en miroir l’indique, Rosas danst Rosas progresse comme un mantra lancinant. Les percussions métalliques de Thierry De Mey s’épaississent de coups de trompette pendant que les danseuses se déportent dans des couloirs de lumière. La jouissance par l’exaspération et la fatigue, ça marche. Spectacle buté, Rosas danst Rosas ne cherche pas à séduire. Avec lui, la chorégraphe avait gagné ses galons à l’international. Il a conservé son allure folle sans prendre une ride.

Rosita Boisseau pour Le Monde (24 octobre 2009)

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